Ex & Kleenex

Quand une ex rappelle, on peut invoquer deux raisons :
a/ Elle est prise d’une pulsion, qu’elle préfère assouvir avec un type qui connaît bien son corps et qui, elle le sait, la baisera à merveille.
b/ Elle vient d’être quittée et a mal à l’égo ; dans ce cas-là, elle veut se sentir désirée mais pas souillée par la queue du premier venu ; alors elle recontacte un ex.
Quand M. m’appelle et chouine à l’autre bout du fil, je coche dans l’instant la case b/ et lui propose de passer boire un verre, histoire qu’elle me raconte tout ça autour d’une bonne bouteille de rouge ; sans surprise et entre deux reniflements, elle accepte.
Deux heures plus tard, la bouteille est quasiment vide. M. ne pleure plus, elle rit sottement à mes bons mots tout en me caressant la joue. Nos langues râpeuses et rouges s’emmêlent, nos corps se tortillent, se frottent et s’affalent sur le canapé. Dans mon futal, je sens ma queue se tendre comme un arc, je vais pour la sortir.
- Attends, attends…J’ai pas vraiment la tête à ça, là…Tu sais…C’est comme…Si…Le ciel me tombait sur la tête…Et puis entre nous, au lit, c’était pas folichon je crois m’souvenir…
- Ça remonte à loin, moi j’me rappelle plus trop…De l’eau a coulé…Et puis ça te ferait peut-être du bien ?
- C’est vrai, oui…Mais ça pourrait aussi tout empirer si ça se passe mal, et comme j’ai bonne mémoire…Non, oublions…Mais tu sais ce qui me plairait ?
- J’t’écoute…?
- Que tu te masturbes, là, maintenant…Montre-moi ton envie de moi, prouve-moi tout ton désir pour moi…
- T’es sérieuse ?
- Plus que jamais…» me susurre t-elle, tout en fixant ma bosse de jean et en dégainant de son sac à main un paquet de Kleenex.
Plus déboussolé qu’excité, je sors ma pine, qui entre-temps s’est ramollie. Tandis que je tente de la ranimer à coups de poignet vigoureux, je vois le regard de M., tantôt affolé tantôt suppliant, passer de mes yeux à mon membre. Dans ma paume de plus en plus moite, je le sens qui se ratatine.
- Bon, j’vais pas tarder » balbutie M. d’une voix brisée, tout en enfouissant ses mouchoirs.
Resté assis, je l’écoute refermer la porte derrière elle et soupire ; j’ignore pour lequel de nous deux le moment fût le plus cruel.

Comme des bêtes

J’ouvre une paupière amorphe, déchiffre l’heure à mon poignet : 15h. Trois jours sans décoller du lit, passés à baiser, boire, bouffer.
Depuis la salle de bain, S. me lance :
- Tu m’emmènes à Vincennes ? Le zoo vient de rouvrir ses portes, envie d’aller voir ça ! Et puis ça nous f’ra une sortie ; la vie d’ado attardé c’est sympa, mais bon...
Je grogne un ok sans envie.
Arrivés sur place, une queue monstre nous indique l’entrée. On rejoint le troupeau qui patiente dans une étuve à ciel ouvert.
Autour des jambes de leurs parents, des gosses cavalent, gueulent, tombent et chialent. S. prend ma main, je serre les dents, regarde ailleurs. Une môme obèse, fardée comme un lémurien et dont le string dépasse de moitié, lape désespérément sa glace ; peine perdue, le soleil cogne sur les boules molles, le t-shirt moulant trinque et la mère lui beugle un sermon.
S. me serre un peu plus la main.
Devant nous, un fossile à voix chevrotante radote son impatience tout en cherchant des yeux une oreille charitable. Deux vieilles biques tentent de resquiller ; lunettes de soleil taille XL, survêts fluo, cheveux couleur lavande : des ricaines. Un couple d’homos les rabroue dans un franglish maniéré. Malaise dans le rang, un gamin se met à brailler. Les débris made in USA finissent par détaler tout en bêlant dans leur langue.
Une trentaine de minutes plus tard, on est toujours à piétiner quand un moustachu riquiqui aux traits porcins vient annoncer la fermeture. Les gosses hurlent à la mort, les parents aboient leur colère tandis que la file se disloque façon bétail épars.
- Pas trop déçue ?
- Tu rigoles, j’ai eu mon compte de ménagerie…J’suis même certaine que c’était mieux qu’à l’intérieur...Parce que c’est quand même bien moins déprimant que d’en voir en captivité…
Je me marre, S. conclut :
- …Viens, on rentre et on baise. Comme des bêtes.

Comédie humaine

Une nuit d’été, de celles qu’on passe la journée à attendre, histoire que l’air nous brûle un peu moins les poumons. Rendez-vous chez une petite brune dénichée en terrasse de café. Orléanaise pure souche, commerciale de métier et maquée depuis belle lurette, elle loge dans un appart de famille lors de ses séjours parisiens.
Arrivé chez elle un peu avant minuit et une fois les étages grimpés, je pousse la porte entrouverte. Il fait noir comme dans un cul. Bruit d’eau qui coule en provenance de la salle de bain, j’y fonce à l’aveuglette. À peine tiré le rideau de douche, ses deux mains me chopent brutalement ; une baise d’enfer s’ensuit sous le pommeau.
On sort de la baignoire vidés, haletants, moi les vêtements dégoulinants. Nos corps mouillés à peine étendus sur le plumard, l’interphone bourdonne d’une telle force que le combiné dégringole. Ma brunette bondit et éclate en sanglots.
- C’est mon mec ! C’est SÛR !
- Bah il est pas à Orléans ?
- Il a du flairer un truc !
- Tu l’as appelé ce soir ?
- Je coupe toujours mon portable quand on se voit ! » Gémit-elle tout en le rallumant.
- Alors ?
- Douze messages…
L’interphone vrombit de plus belle tandis qu’elle écoute son mec hurler sa haine sur répondeur.
- Bon, oui, c’est bien lui qui s’excite en bas. Mon portable une fois de plus éteint après 22h, il a eu un gros doute et a pris la bagnole.
-Appelle-le. Dis qu’tu dînes avec une copine, dans un resto où ça capte mal. Précise que le quartier est mal famé, que t’es pas rassurée, demande lui de v’nir te chercher.
- Et après ?
- Bah t’attends dix minutes, le temps qu’il soit loin, et moi aussi. Alors tu rappelles et lui annonces que t’as finalement pris un taxi. Il a déjà fait tant de route pour toi, t’es touchée, etc. …Le temps qu’il revienne je serai barré et toi, rentrée entre-temps, tu l’attends ici, comme une fleur.
L’instant d’après, à poils et planqués à ras de fenêtre, on scrute la voiture du cornu s’éloigner à toute blinde. Mes fringues encore trempées sur moi, je file rejoindre ma caisse et démarre aussitôt.
Plus loin sur le trajet, le bolide du cocu passe à ma hauteur. Nos regards fatigués se croisent, se touchent, s’éloignent.

Arnaque à la nique

Du côté de la porte de St Ouen, je pousse la porte d’un foyer pour jeunes filles. À l’entrée, une black imposante, sans doute la gardienne du temple, semble plongée dans la lecture d’un torchon people. Je passe devant sa tête baissée sans demander mon reste et prends le premier escalier direction le deuxième étage, où m’attend mon coup tarifé. Je pousse la porte 213. Comme convenu il fait sombre. Je tâtonne jusqu’au lit, qu’une bougie bon marché à l’odeur écœurante éclaire à peine.
Je passe ma main sous la couette, une poigne ferme aussitôt m’arrête :
- Pas si vite, joli brun…T’as déposé l’enveloppe sur la table de nuit ?
- Pas encore, nan…Après ?
- Avant.
Irrité mais compréhensif, je fouille dans ma poche de blouson et lui tends l’oseille. Elle saisit rapidement le fric, y jette discrètement un œil histoire de s’assurer que le compte y est, le glisse sous l’oreiller et d’un sourire aussi faux que soudain relâche son emprise sur ma main.
- Vas-y mon grand, fais-toi plaisir ; pendant une heure, tout ça c’est pour toi » dit-elle en repoussant la couette.
Tandis que je lui bouffe les seins, elle attrape son portable.
- Hmm-oui-vas-y-c’est bon. J’envoie juste un texto, je coupe mon téléphone ensuite, promis.
Moins d’une minute plus tard, la porte de la studette vole :
- Iris, fais sortir ce type sur-le-champ ou c'est la police qui s'en charge.
L’Iris se redresse d’un bond et d’un air à peine consterné me lance :
- J’suis désolée…Le règlement…Comme j’t’avais dit, pas d’hommes ici…Une pensionnaire a dû baver…
- Et merde…Bon ben j’file…J’peux récupérer mon enveloppe ?
- Ah non mon chou, toute heure entamée est due.
- Hein ?
- C'est comme ça. Fille libérée, profession libérale...
La black costaude me fixe d’un regard furibard.
- J’APPELLE LES FLICS !
Je pige alors le manège des deux femmes mais rien à faire, l’arnaque est savamment montée et la loi contre moi. À défaut de tirer mon coup, je tire ma révérence dans un torrent d’insultes déversé dans les oreilles des carotteuses.

Plaisir solidaire

Le portable sonne.
- Xav !
- Lui-même.
- Tu vas bien ?
- Bof, j’ai passé une sale journée…
- Et bien j’te propose une belle soirée : J’suis chez une copine là, on a envie de s’amuser à trois, passe !
- Ah ? J’la connais ?
- Non...
- Ah. Elle est comment ?
- Commence pas…Viens, on verra bien !
Quelques minutes plus tard, je roule pleins gaz sur le périph’, le museau fouetté par l’air encrassé. Aucune idée d’à quoi ressemble sa copine, j’aurais peut-être du insister.
Quand la porte de l’appart s’ouvre, je paie plein pot mon empressement : un boudin créole sur pattes. Fournie avec accessoires : lunettes à verres cul d’bouteille, breloques pendues aux oreilles et faux-ongles du plus mauvais goût.
- Ravi, Xavier, moi c’est Sabrina. Anne-So est dans l’salon ; j’vais faire un brin d’toilette et vous rejoins.
Sitôt seul avec Anne-Sophie, je grogne :
- Punaise, mais tu la sors d’où ?
- Bah c’est une collègue de travail, adorable…Et pulpeuse, tu as vu !
- Ah bah ça, pulpeuse…
- Bah quoi, elle te plaît pas ?
- Ben…Après deux-trois verres, peut-être…Là, à jeun, ça passe pas.
- Et bien pose-toi…Tout doux…J’te sers quoi ?
- C’qu’y’a d’plus fort ici…Oh et puis non, tourne-toi et remonte ta jupe, j’fais mon affaire et je repars.
- Quoi ? Sab’ va être déçue…
- …
- Bon, comme tu veux » conclut-elle en se retournant, à quatre pattes sur le canap’.
À peine ais-je sorti ma biroute que Sabrina fait irruption dans la pièce, saucissonnée dans une serviette de bain. Anne-So et moi restons figés.
- Déjà ? Coquins, vous auriez pu m’attendre !
- À vrai dire, je comptais pas m’éterniser…
Le regard de la métisse grasse s’assombrit.
- Je vois. Bon et bien je vais au lit. Je vous laisse le salon, amusez-vous bien.
Sitôt la porte de communication fermée, Anne-so se rassoit.
- Xav’, ça se fait pas…
- Bah quoi, j’allais pas m’forcer !
- Non, bien sûr…Mais du coup j’suis plus trop dans l’ambiance…
- …Solidarité féminine, c’est ça ?
- Voilà, oui…J’vais rejoindre Sab’ au lit. Tu peux rester un peu, boire un verre si tu veux. Claque bien la porte en partant.
À peine le temps de protester que me voilà seul dans la pièce. L’instant d’après, des gémissements étouffés traversent le mur.
Les garces.
Excité par les râles des deux colleuses de timbre, je sors ma queue, la branle puis éjacule dans la minute sur la banquette couleur choco du sofa.
Sitôt mon froc remis, je quitte l’appart, soulagé mais un peu vexé.

Un verre de trop

Ils sont arrivés avant moi.
Depuis le trottoir opposé, j’observe le manège du ménage à travers la vitre du bar. Tous deux attablés, penchés sur le siège bébé, à gagater devant leur merveille.
J’attends pour traverser. Comme un avertissement du genre présage indien, le peau-rouge digital du feu reste là affiché, impassible. 
Des années sans se voir, chacun pris dans son existence, parfois radieuse, souvent miteuse ; retrouvailles hasardeuses au détour d’un rayon d’hyper, numéros de portable troqués et maintenant sur le point de retracer nos vies respectives, d’avant jusqu’à maintenant.
Je traverse, pousse la porte et les rejoins. Les bises claquent sur fond de cris stridents. D’entrée je suis briefé : le petit fait ses dents, on ne s’éternisera pas sous peine de saouler l’assistance.
À peine dix minutes écoulées qu'entre deux hurlements du gosse, ils me dépeignent en chœur les préparatifs du baptême. Agrippé au pied de mon verre déjà vide, d’un haussement de sourcils je hèle le serveur. Un autre svp. Ça urge.
Puis vient mon tour. 
- Célibataire ?
- …Et sans enfants. 
- Envie ?
- De ?
- Et bien d’une femme, d’enfants…
- Pas vraiment…J’apprécie ma vie sans attaches…Si c’n’est bien sûr celles des barreaux du lit. 
- …Du lit ?
Leurs coudes se cognent, nos yeux aussi, les regards plongent dans les consos. 
Moins gêné qu’agacé par le malaise ambiant, je leur narre, sans honte mais sans panache non plus, quelques anecdotes de ma vie de bâton de chaise, eux cramponnés à la leur, au mieux incrédules, au pire affligés. 
Tandis que lui contemple et rassemble les miettes de cacahuètes éparses et qu’elle tente de calmer le môme, d’un geste furtif je réclame l’addition.
Il prend la note. J’insiste, lui aussi.
- C’est pour nous…ce s’ra pour toi prochaine fois !
On sourit franchement tous les trois, pas dupes et presque soulagés. Côté siège bébé, le têtard gazouille comme jamais.

Destination finale

On s’était tout dit. Ou presque, alors on s’est donné cette dernière chance, celle des couples à bout de souffle, qui éreintés par la routine finissent invariablement par se vomir l’un l’autre.
Avant de se plaquer pour de bon, on a donc plaqué tout le reste le temps d’un week-end prolongé.
Notre choix arrêté sur Vienne après des heures de tractations ponctuées de soupirs agacés, bruits de bouche et autre portes qui claquent, on s’est mutuellement ménagé jusqu’au jour du départ.
Le vol se passa sans accrocs, chacun plongé dans ses journaux, silencieusement fébrile à l’idée d’un séjour en vase clos en compagnie de l’autre.
Arrivés sur place et une fois les bagages montés dans la chambre d’hôtel, on a filé vers la vieille ville.
Main dans la main et sans un mot, on remontait les rues pavées bondées de groupes organisés, période estivale oblige. Vienne me faisait l’effet d’une vieille pute fardée comme un jeune tapin : entre deux grandes enseignes de l’industrie vestimentaire - H&M, Gap, Zara & co. -, les monuments d’époque offraient leurs charmes d’un autre âge à des touristes aux yeux rivés sur l’écran de leur caméra. Vestiges historiques pour la plupart en cours de restauration, ces témoignages d’une gloire passée cernés d’échafaudages et de filets de sécurité m’affligeaient d’autant plus qu’ils me rappelaient mon couple : on pouvait ravaler la façade tant qu’on voulait, le temps faisait son œuvre et la pierre travaillait, s’effritait de l’intérieur. Agonie architecturale livrée en pâture à des têtes baissées, des regards tournés vers ailleurs.
Des calèches lookées à l’ancienne aux serveurs en costume d’époque nous servant la fameuse tarte Sacher au «  bon goût d’autrefois », ici tout sonnait faux pour moi. Pour elle aussi probablement.
On avait bien choisi.