Interlude andalou

Accoudé au balcon minus de notre chambre d’hôtel, j’observe le soleil descendre lentement sur Séville. Au loin la Giralda, joyau hispano-mauresque, pointe effrontément vers le ciel. Faut croire que le métissage a du bon. Enfin pas toujours : question tempérament, la russo-mexicaine qui m’accompagne tient plus du croisement dégénéré que du brassage rêvé ; une main d’agent du KGB dans un gant de chef de cartel.
Retranchée dans la salle de bain, elle marmonne en russkov en vernissant ses ongles. Une remarque anodine a enclenché le minuteur et ça n’est plus qu’une question de secondes avant que tout ne m’pète en pleine tête. De plates excuses pour désamorcer ma bombe brune, rien n'est moins sûr. Couper le fil bleu ou le rouge, pas envie de tenter le diable : j’enfile ma veste fissa et me tire prendre l’air dans les rues alentours.
Mains dans les poches, j’avance tête basse, la relève quelquefois et promène mon regard au-delà des patios en fer forgé qui parsèment les artères piétonnes. Tout y est trop calme à mon goût. Direction l’ouest de la ville, vers Triana, l’ancien quartier gitan.
Quand je traverse le pont San Telmo, il fait désormais nuit et la darse du Guadalquivir me rappelle les eaux noires du Styx. D'abord ma furie métissée, maintenant le fleuve : Séville prend des allures d’enfer sur terre.
J’arrive sur une place animée, ornée d’une statue de Carmen. L’air connu résonne dans mon crâne ; « L’amour est enfant de Bohème »…De putain, ouais. Tuée par son régulier, in fine, la gitane. Faudrait pas qu’ça m’donne des idées. J’entre dans un bar à tapas, m’installe au premier tabouret, à côté d’un local ; barbu, bavard, et, c’est ma veine, parfaitement bilingue. On picore, on picole, je lui narre mes déboires de couple ; il acquiesce d’un sourire songeur puis m’entraîne dehors, jusqu'à la bohémienne sculptée. D’un œil malicieux, il me désigne la citation taillée dans la pierre, sous les pieds de la belle. Je reste bête devant la phrase gravée :

                                     Πᾶσα γυνὴ χόλος ἐστὶν· ἔχει δ’ ἀγαθάς δύο ὥρας,
                                     Τὴν μίαν ἐν θαλάμῳ, τὴν μίαν ἐν θανάτῳ.

                                                                                                        PALLADAS

- Je peine déjà en espagnol, alors le grec...
- ...C'est la citation en tête de l’œuvre de Mérimée : « Toute femme est comme le fiel ; mais elle a deux bonnes heures, une au lit, l’autre à sa mort. ».
- Violement misogyne…
- Allez, tu m’as compris...Va donc rejoindre ta poule au lit.
Je quitte mon comparse d’une franche poignée de main puis reprends la route vers l’hôtel.