L'espace d'un soir

Invité par Larra au Centre Wallonie-Bruxelles pour une soirée-hommage à Jacques Stéphen Alexis, un illustre auteur haïtien, j’arrivai à la bourre.
Je me présentai à l’entrée, le type au guichet pointa mon nom sur un listing long comme le bras puis me fit signe d’avancer. Je pris le premier siège vacant, m’installai, écoutai sans broncher les trois premiers intervenants, tous inconnus au bataillon.
À la pause, je retrouvai Larra devant un buffet couleur locale : Piments confits, brochettes de griot haïtien, salade pikliz dite « brûle-bouche », riz djon djon… Larra me fit l’article de chaque met, dont j’ignorais l’existence même.
– Alors t’en penses quoi ? 
– De ? La bouffe ?
– La soirée… L’ambiance, la pertinence des orateurs…
– C’est que j’y connais pas grand-chose à la scène littéraire caribéenne.
– Et du coup ça te plaît d’en apprendre davantage ?
– C’est sympa, ouais.
– Si tu veux aller plus loin concernant cet auteur, commence par L’espace d’un cillement, son chef-d’œuvre. Écrit en 59. Il est épuisé depuis un bail mais il vaut la peine que tu te lances à sa recherche.
– Ça parle de quoi ? demandai-je avant d’avaler une gorgée de rhum et de croquer dans un piment.
– C’est une romance, aussi belle qu’improbable.
– Ah ?
– Elle raconte le destin de La Niña Estrellita, une prostituée de Port-au-Prince dont s’éprend un syndicaliste, El Caucho. Le livre se lit au rythme des cinq sens.
– Oooh, 50 nuances sous les tropiques, quoi.
– Arrête deux secondes de faire le pitre. Tu le liras ?
– Et comment ! Un homme qui s’amourache d’une putain, c’est l’histoire de ma vie. Mais bon, encore faut-il que j’en dégote un exemplaire.
– Je te prête le mien si tu veux. Raccompagne-moi tout à l’heure, tu pourras le récupérer.
– Parfait.
– Par contre tu m’attendras en bas. Je monterai le chercher et redescendrai aussitôt.
– Pourquoi ?
– Si tu entres chez moi, tu vas tenter me sauter. Je ne suis pas certaine d’être en mesure de refuser. Et si on couche ensemble, on le sait tous les deux, il y a peu de chances qu'on se revoit. Et du coup adios mon bouquin. Hors celui-là, j’y tiens.
– Je te le renverrai par la poste, je viendrai te le déposer…
– Quelle garantie peux-tu m’offrir que j’en reverrai la couleur ?
– Ouh là. Pour une nana sensible aux belles histoires d’amour, t’es du genre pragmatique.
– Écoute, on avisera tout à l’heure. Sache juste que si jamais tu montes, tu repartiras les mains vides. Mais tu sais, ce livre, tu finiras par le trouver ; d’occasion à Gibert, chez un petit bouquiniste des quais de Seine…
Trois nouveaux intervenants vinrent prendre place sur la petite estrade, chaque spectateur reprit sa place. Je passai la deuxième partie de la soirée-lecture à cogiter, sur son cul plus que sur son bouquin.
Vers 23 heures, je retrouvai Larra à la sortie du centre.
– Bon, on va chez moi ?
– Tu parles d’une question-piège.
– Du tout, j’ai décidé pour deux : on va non seulement faire l’amour mais tu vas en plus rentrer chez toi avec L'espace d'un cillement sous le bras.
– Quitte à ne jamais se revoir…?
– Et à ne jamais le revoir.
– Tu prends tous les risques, ce soir.
– À quoi bon vivre, autrement ? Et puis nous les haïtiens, tout perdre ça nous connaît...
Déboussolé mais réjoui, j’obtempérai et la reconduisit chez elle.
De notre nuit, j’ai surtout souvenir de sa peau, imperceptiblement salée, ses courbes à rendre aussi cinglé qu’un litre d’absinthe pure… Et puis ce geste, ce dernier geste qu’elle a eu avant de me confier son livre, la recopie sur feuille volante d’une phrase, de peur de l’oublier : Si l'amour reste un simple accord sexuel et une communauté du souvenir, si l'inclination ne plonge pas ses racines dans la vie quotidienne, dans le cœur du quotidien, dans les personnalités en mouvement, s'il ne demeure que ce qu'il a été au moment de sa cristallisation, il porte en lui le germe d'un dépérissement inexorable et la certitude de sa propre autodestruction.
Il ya quelques temps de ça, j’ai appris au détour des pages littéraires d’un quotidien que L'espace d'un cillement venait d’être réédité. Depuis, j’imagine qu’elle se l’est racheté.

Préservation

Lou et moi n’avions jamais vraiment coupé les ponts. Ni sa mise en ménage, ni son mariage, ni même son déménagement à 70 bornes de Paris n’avaient eu raison de notre envie de maintenir le lien.
On se voyait quand elle pouvait. Le jeudi soir vers 19h, j’allais l’attendre sur un banc du Parc de Bercy. De là on filait boire des verres au troquet de la rue Corbineau, effeuillant les sujets plaisants : films, spectacles, bouquins, concerts, voyages… On prenait par la suite une chambre dans un des hôtels du quartier. On aimait cette routine clandestine, faite de verres bien remplis et de bon sexe.
Lorsque la soirée s’achevait, on rentrait chez elle en silence. On embarquait dans ma voiture direction Montjavoult, le bled vexinois où son couple avait élu domicile. Je mettais un peu de musique, toujours à volume modéré ; des playlists familières, les bandes-son de nos courts moments passés ensemble : le premier album de Metric, Blanat – un vieux Nino Ferrer –, Bruce Springsteen période E Street Band : Darkness on the Edge of Town, The River… Le regard par-delà la vitre, elle fredonnait, puis bien vite ouvrait son laptop. Les yeux rivés sur la matrice, elle se remettait au boulot. Elle officiait en tant que chercheuse au Ministère de l’Économie. Elle pouvait bien « chercher » par quels nouveaux moyens perfides taxer toujours plus le contribuable français, je n’en savais pas davantage et ça m’allait très bien ainsi. Même topo concernant son couple. Plus d’une heure de trajet sans un mot échangé. Nos doigts s’entremêlaient parfois, nos sourires se croisaient… Mais jamais on ne conversait. On avait cette complicité propre aux vieux couples, aux amoureux taiseux chez qui les silences s’éternisent sans que jamais la gêne ne naisse.
Et puis un jour d’hiver, alors que je m’engageai sur l’A15 direction Magny-en-Vexin, je surpris une larme rouler sur sa joue. Fais comme si t’avais rien vu. Tout en tapant sur son portable, elle reniflait, déglutissait. Cherche pas à comprendre.
– Ça va pas ?
Ferme-la, bon sang.
– Un SMS de mon mari.
T’en mêle pas.
– Rien de grave ?
T’es pas conseiller conjugal.
– Il sait pour nous.
Renchéris pas.
– Il sait quoi ?
ÉCRASE, putain. Tu la baises, tu la boucles et basta.
– Tout.
– Tout ?
– Tout. Nos rendez-vous du jeudi soir, ma boîte mail officieuse, ton pseudo dans mon téléphone…
Elle partit dans une longue tirade, mais je n’écoutais déjà plus. La digue intime avait cédé, le déluge d’emmerdes maritales, d’atermoiements sentimentaux se déversait sur le fragile sanctuaire qu’on avait jusque-là préservé parcimonieusement en respectant une règle d’or : ne pas poser de questions.
Même en janvier, même sous un ciel d’encre, les abords du Parc Naturel du Vexin Français étaient superbes. Au loin, on distinguait les coteaux de la Seine, aussi ses larges boucles aux reflets moirés. C’était probablement ma dernière venue dans le coin avant un bon bout de temps et en de pareilles circonstances. Et c’était là, à cet instant précis, que je m’autorisais enfin à en constater la beauté.
Après avoir déposé Lou à bonne distance de la maison de maître qu’elle et son cocu occupaient, je rentrai sur Paris. En repassant devant l’immense pancarte indiquant le site préservé, je souris à la lecture du slogan affiché en bas du support : Parc Naturel du Vexin Français – Une autre vie s’invente ici.

Coup de canif à Genève

J’accompagnais de temps en temps Pauline, une amie-amante mariée et maman, dans ses déplacements pros. Product manager dans une boîte suisse de cosmétiques, elle se rendait régulièrement au siège, à Genève, une ville aux trottoirs impeccables, au climat social apaisant et aux arcanes financières aussi saines que les fonds de tiroir d’un prêtre pédophile.
Le trajet et l’hôtel étaient toujours aux frais de la princesse, je n’avais rien à débourser si ce n’était les quelques plaisirs locaux auxquels, parfois, je succombais sur place. 
Mondialement réputé pour son horlogerie, sa coutellerie, sa chocolaterie, le petit pays transalpin possédait également un certain savoir-faire en matière de prostitution. Là-bas, les travailleuses du sexe comme on les appelait, étaient en effet titulaires d’un permis de travail de catégorie C et exerçaient depuis 1992 une activité indépendante non punie par la loi. Les ressortissantes des pays membres de l’Union Européenne et de l’Association Européenne de Libre Échange pouvaient elles aussi travailler en agence d’escort. Comme quoi, Bruxelles dans les années 2000 n’était pas Berlin en 39, enfin pas tout à fait.
Au fait de mes péchés mignons, Pauline me laissait quartier libre durant nos courts séjours. Elle n’avait de toute façon pas vraiment le choix. Cela étant, elle avait tout de même deux requêtes : qu’aucune femme autre que celle préposée au ménage n’entre dans notre chambre d’hôtel ; aussi que je réserve mes quelques soirées suisses à elle et à elle seule. J’avais toujours mis un point d’honneur à respecter les termes du contrat passé : je bookais les escorts uniquement en journée, les emmenais dans des hôtels situés à l’autre bout de la ville, et tachais toujours d’être de retour dans la chambre un peu avant son arrivée, vers 19h-19h30.
Mais un jour d’octobre 2018 ce qui devait arriver arriva, enfin arriva de nouveau : je m’amourachai d’une putain. Octavia, 23 ans, arrivée tout droit de son Saint-Pétersbourg natal, venait passer quelques jours à Genève histoire de remettre dare-dare son compte bancaire à flot et j’étais – enfin selon ses dires – son tout premier client.
Le fait est que cette jeune beauté slave au minois Lolitesque ne ménagea pas ses efforts pour me rendre fou comme un lapin. Ma résa initiale d’une heure tarifée 250 francs suisses, elle acceptait volontiers les euros, se prolongea bien au-delà du créneau initial. Après la baise, je l’invitai au restaurant du Four Seasons de Genève, IZUMI, un succulent japonais, puis la raccompagnai chez elle, enfin dans son boudoir vénal, via une balade sous la lune le long du quai des Bergues.
Quand j’entrai dans le hall de l’hôtel Rousseau, situé dans la rue du même nom, le cœur léger et le bas-ventre peuplé d’innombrables papillons, il était 23h40.
J’allais pour appuyer sur le bouton d’appel de l’ascenseur quand le concierge m’interpella :
- Monsieur... ! Madame Tahar m’a chargé de vous remettre votre bagage, bredouilla-t-il un peu gêné en sortant de derrière son comptoir mon sac de voyage noir en toile. Elle a également insisté pour que vous évitiez tout scandale nocturne dans les étages. Je me permets d’insister à mon tour.
Compréhensif pour ce brave homme et résigné concernant Pauline, j’empoignai mon sac et filai m’installer dans un des fauteuils à l’accueil. Octavia m’avait laissé son numéro pour remettre ça dès ma prochaine virée ici ; qui sait, peut-être pourrait-elle m’offrir le gite pour la nuit ? Après plusieurs appels sans réponse, je finis par tomber directement sur le répondeur.
Depuis mon Mac, je réservai alors une chambre simple à l’Ibis Centre Lac, à deux pas de la gare de Genève-Cornavin, un billet retour pour demain dès l'aube et dans la foulée commandai un Uber.

Trop d'eau sous les ponts

Neuf ans que Marie et moi nous étions laissés. Pourquoi, je ne saurais vous le dire, et sans doute qu’elle non plus. L’inconsistance de nos rapports, probablement. À l’époque, on se contactait du fait d’une envie, d’une pulsion. On se voyait alors, on assouvissait cette envie et puis chacun s’en retournait aux affaires courantes de sa vie. On se rappelait quelques semaines, voire quelques mois plus tard, restant toujours en équilibre à l’extrême bordure des pensées et préoccupations de l’autre, jusqu’à un jour tomber de l’autre côté du versant et dégringoler dans l’oubli.
C’est un dimanche matin d’hiver 2019, alors que je changeais mes draps, que Marie vînt se rappeler à mon bon souvenir. À l’époque de nos rendez-vous, que ce soit chez elle ou chez moi, nous devions procéder à d’indispensables préparatifs concernant la literie : mettre une alèse imperméable afin de prévenir les copieuses giclées que cette amante hors-norme produisait quand bien - enfin vigoureusement j’entends - doigtée ou pénétrée.
Sitôt mon lit fait, je farfouillai dans mon portable en quête de son numéro, en vain. Idem dans mon MacBook, pourtant pas de première jeunesse : adresse mail introuvable, Facebook désactivé, échanges MSN effacés. Je rallumai mes trois anciens iPhone, passai les textos au peigne fin, mais là aussi je fis chou blanc. Il me restait les pages blanches, enfin pagesblanches.fr, il y avait maintenant quelques temps que les encombrants bottins n’étaient plus distribués en tout début d’année. Je tapai son adresse à Saint Cloud, 69 rue Emile Verhaeren (comment l’oublier ?), en espérant qu’elle y soit toujours domiciliée. Le site m’afficha tous les locataires / proprios présents à ce numéro, dont une certaine Marie Dupuy. Dupuy. Marie Dupuy. Banco.
Au téléphone, elle avait d’abord été froide, méfiante, mais quoi de plus normal ? Au fil de l’échange, des souvenirs évoqués, elle s’était peu à peu radoucie pour à la fin carrément me proposer de passer en fin de journée, ce que j’acceptai volontiers.
Me rappelant son goût immodéré pour le champagne, sur le chemin je m’arrêtai chez Nicolas et pris une bouteille de Taittinger Cuvée Prestige, son préféré.
Quand Marie m’ouvrit la porte, ses yeux se jetèrent heureusement sur le sac jaune du caviste connu de tous. J’en profitai pour afficher un immuable sourire qui masquait autant que possible le fond de mon unique pensée : putain, en neuf ans qu’est-ce qu’elle a morflé. Facilement vingt kilos de plus, des bajoues de Mastiff (cette race de chien anglais au caractère doux et placide), une coupe à présent au carré assortie d’une frange cache-misère qui, avec son visage désormais poupon, lui donnait un faux air de Bécassine qu’aurait incarné Valérie Damidot sur grand écran. Soyons beau joueur, en presque une décennie, j’avais moi aussi très certainement pris un coup de vieux, mais je pensais tout de même être encore à peu près semblable à celui qu’elle avait connu, avec bien sûr quelques rides en plus et les chairs du visage certainement un peu moins toniques. Mais là c’était tout autre chose, Marie avait pris cher, très cher.
En prenant place sur le sofa, je le savais, je ne m’en sortirais pas comme ça. Au bout du fil, j’avais été pour le moins explicite : depuis elle, je n’avais pas connu d’autre femme fontaine et je voulais remettre ça, ressentir de nouveau cette sensation grisante de faire éjaculer ma partenaire façon geyser islandais. Tandis que Marie descendait coupe sur coupe, je sentais son ardeur augmenter, la mienne restant stable, c’est-à-dire au niveau de la mer.
Quand la bouteille fut vide, elle me prit par la main, direction sa chambre à coucher. Une large alèse recouvrait le matelas, les oreillers étaient par terre, de même que la couette et les quelques coussins d’ornement. J’avais davantage l’impression de rentrer sur un ring que dans une pièce dédiée aux plaisirs sensuels mais vaille que vaille, j’allais m’acquitter de ma tâche comme je m’en étais tant vanté lors de notre appel téléphonique.
Sans doute consciente de ma réserve, elle se déshabilla d’elle-même et s’allongea en travers du matelas.
- Allez vas-y, fais-toi plaisir. Et puis surtout, fais-MOI plaisir.
Toujours debout, encore vêtu, je fus soudainement pris d’une suée colossale.
Se tenant sur ses coudes, Marie m’observait :
- Et bah alors, c’est toi qui dégouline pour le coup. Ça va pas ?
- Juste le temps d’aller me rafraîchir, je reviens.
- Pour prendre une douche, c’est juste à gauche.
Penché au-dessus du lavabo dans la salle de bain aux teintes lavande, je tentai de reprendre mes esprits, ainsi qu’un peu de courage. Tandis que je relevai la tête, mes yeux se posèrent sur une des étagères surplombant la vasque. Divers flacons s’y trouvaient ainsi que pas mal de breloques, dont l’une retint mon attention : les lettres M-A-M-I-E formaient un petit bracelet argenté. Pris d’un doute – j’avais mal lu, c’était forcément M-A-R-I-E –, je pris l’objet entre mes doigts. C’était bel et bien un M. Quel âge pouvait-elle avoir aujourd’hui ? Enfin réellement. Il y a 9 ans, elle m’avait affirmé en avoir 40, ce dont je doutais à présent vu sa condition physique du moment. C’en était trop. Je sortis de la pièce tête basse, revint dans la chambre afin de la prévenir qu’il allait bien falloir en rester là.
Tout se passa très vite. Marie ne m’avait pas attendu, se masturbant copieusement de deux doigts fourrés dans sa fente. À peine me plantai-je devant elle qu’un interminable jet chaud vint m’asperger jusqu’au visage. Le cul relevé, calé sur un oreiller à mémoire de forme – il n’allait plus mémoriser grand-chose -, cambrée à l’extrême, haletant comme une laie en chaleur, Marie était hors de contrôle. Tandis que j’essuyai mes yeux, la brûlure était légère mais réelle, une deuxième giclée transperça le tissu de ma chemise, m’inondant par la même occasion du torse jusqu’au bas-ventre. La bande-son qui accompagnait ces projections d’eau mêlée de pisse et de cyprine était proprement terrifiante. Mamie, enfin Marie, gloussait, râlait, couinait, hurlait à s’en faire péter le larynx.
Je profitai de son état second pour m’en retourner au salon, ramassai mon blouson (sans pour autant l’enfiler), attrapai mon casque et décampai furtivement.
Neuf ans que Marie et moi nous étions laissés. Et après coup, c'était tout aussi bien ainsi.

Heureuse résolution

Quatre soirs par semaine, le conjoint de Claire, journaliste à Solidaires, une revue d’union syndicale, était retenu par ses obligations professionnelles. C’était bien assez pour nous accorder quelques plages de bon temps ensemble, habituellement chez moi.
Mais ce soir-là, une énième grève de métro-RER ne nous laissa pas le choix : Claire rentra directement chez elle en Vélib’ et, très exceptionnellement, consentît à me faire venir.
Vers 19h, j’enfourchai donc ma brêle et pris la direction de Saint-Ouen, où le petit couple venait d’acheter un logement à basse émission carbone dans un éco quartier.
Je m’étonnais toujours que Claire me sollicite, même si très ponctuellement. Lors de notre rencontre, il y a deux années de cela, elle était déjà engagée dans cette relation depuis presque quatre ans. Dès notre première baise, elle m’avait fait part de ses questionnements galliformes, à base, donc, de poule et d’œuf : Je ne sais plus si je trompe Sam’ parce que je n’y crois plus ou si je n’y crois plus parce que je le trompe.
Célibataire endurci et peu expert en matière de problématiques sentimentales, j’étais bien en peine de l’aider à dénouer ce sac de nœuds conjugal. Je mettais néanmoins un point d’honneur à toujours l’écouter poliment, hochant la tête de temps à autre ou grommelant d’un air entendu histoire de ne pas la décourager dans sa réflexion, aussi stérile que solitaire.
Sitôt la porte d’entrée ouverte, Nino, leur cocker anglais noir et blanc, vint me faire la fête sur le palier. Par respect pour son maître, et surtout pour Nino lui-même, je décidai d’ignorer les tendres manifestations de joie de la pauvre bête.
Claire m’accueillit d’un rapide baiser.
- Je suis rentrée y’a 5 minutes. Je meurs de faim, laisse-moi mettre deux-trois toasts au four et sortir quelques tranches de truite saumonée… En attendant, choisis-nous du bon son. Le Mac est sur la table basse, check mes playlists sur Spotify.
À peine posé sur le sofa, Nino vînt me rejoindre. Campé sur ses deux pattes arrière, il me fixait d’un air impénétrable, langue pendante.
Electro swing, türk pop, acid jazz, rap calédonien… Claire faisait partie de ces gens aux « goûts pointus » selon l’expression consacrée, ce qui à mon sens n’empêchait en rien ces mêmes goûts d’être à la fois merdiques, une grande partie tout du moins. J’optai pour l’option Desert rock et son évocation brûlante, nomade, solaire.
Des riffs de guitare lourds, lents, presque hypnotiques vinrent emplir le salon. Nino se coucha, se calant tout contre ma cuisse. Claire finit par arriver, tout sourire, les mains chargées d’assiettes, une bouteille de blanc sous le bras.
- Excellent choix musical ! J’adore ces chansons planantes, enivrantes… Si je ferme les yeux, je me vois errer seule, nue, un joint à la bouche, dans le Désert Mojave ou bien la Death Valley, enfin sans les cons de touristes, évidemment. Bon, pour le vin, ici on boit bio uniquement. C’est un premier prix, mais tu verras, il est étonnamment exquis.
En fin de soirée, allongés sur le lit, nos appétits repus tant sur le plan culinaire que cul tout court, Claire cala sa tête sur mon torse et me confia :
- Bon, je vais être franche. Après tout, même si l’on ne se doit rien, c’est à mes yeux le minimum. C’est probablement, même sûrement, la dernière fois que l’on se voit.
- Comment ça ?
- Et bien voilà, j’ai décidé de ne plus tromper Sam’ en 2019. Et vu que nous sommes le 14 décembre et qu’il y a fort peu de chances que je te recontacte d’ici le 31…
- Ah. Le côté « bonnes résolutions » de la nouvelle année, donc.
- Exactement. J’ai passé un contrat moral auquel j’ai dérogé ces deux dernières années, je souhaite désormais en respecter les termes.
- Mais… Il n’est pas un peu tard pour ça ?
- En amour, rien n’est acquis. Je n’ai jamais appréhendé cette relation comme un CDI pour haut-fonctionnaire sur-rémunéré et bien planqué, mais plutôt comme un CDD renouvelable. Et ce CDD, renouvelé au 1er janvier prochain, je compte bien l’honorer pleinement.
- Je vois. Enfin à peu près.
- Et toi, de bonnes résolutions ?
- Là, comme ça, y’a rien qui me vient.
- Une petite femme à aimer ? De façon pérenne, j’entends.
- Il reste du vin blanc ?
- Il est au frais, bouge pas je rapporte la bouteille. Encore un peu de truite sur toasts ?
- Non, merci.
Sitôt Claire sortie de la chambre, je me rhabillai à la hâte, prenant soin de ne pas marcher sur les pattes de Nino, étendu de tout son long sur le sol en coco.
- Bah t’es déjà sur le départ ? S’étonna-t-elle en revenant.
- C’est sans doute plus sage, oui.
- Désolée si je t’ai heurté, voire vexé. Cette décision, ça n’a rien à voir avec toi ou la qualité de nos moments.
J’avalai mon verre de blanc d’un trait et pris congé de Claire, non sans une caresse à Nino cette fois-ci.
Avant de reprendre la route, je décidai d’aller marcher un peu dans le Grand Parc des Docks de Saint-Ouen. L’obscurité était quasi totale mais je visualisais bien Claire, Sam’ et Nino se balader tous trois le dimanche dans les grandes allées verdoyantes de l’endroit. Cette nuit-là, je pris l’heureuse résolution d’à mon tour devenir le maître aimant, dévoué, d’un compagnon à quatre pattes.

Principes de précaution

Un vendredi soir à l’agence, il est quasiment 19h. La sonnerie de mon téléphone résonne dans l’open space désert.
- Ouais Xav’, c’est Morgane. Navrée de revenir vers toi si tard, j’ai enchaîné briefs et réus. Bon, j'vais pas tourner autour du pot : j’viens d’avoir le feedback du juridique concernant la campagne Lotus-Just 1. Ton accroche est top mais pas viable. Si épais qu’1 seule feuille suffit, c’est trop touchy.
- En quoi ?
- Surprometteur.
- La blague… Tu sors d’un focus group en mode pause caca où, après test, ils s’en sont tous collés plein les doigts, pour me sortir pareille connerie ?
- Je plaisante pas coco. Et va falloir te creuser la tête ce week-end ; je revois le client lundi, fin de matinée. Hésite pas à me faire un mail demain, sinon dim-…
Furax, je lui raccroche au pif.
C’est remonté contre ces pétochards de juristes que je quitte les locaux et rejoins Marion au Chat Blanc, un bar-resto chicos de l’ouest parisien.
Nos assiettes débarrassées, j’interroge Marion :
- Tu prends un dessert ?
- Pour mon dessert, c’est toi qui va me prendre. Je vais payer au bar ; va aux toilettes, je t’y rejoins.
- Hommes ou femmes ?
- Hommes. On risque moins d’indignation si je laisse échapper un cri.
À peine m’a t-elle retrouvé qu’elle me colle sa langue dans la bouche tandis que ses doigts s’en prennent aux boutons de mon jean.
- T’as de quoi t’protéger j’espère, m’assène Marion dans un souffle.
- Bah quand j’vais au resto, j’emporte ma carte bleue, du cash. Pas des capotes…
- T’es chiant. Tu croyais quoi, que j’allais te laisser venir en moi comme ça ? Et puis c’est vraiment pas le bon moment, je suis en pleine ovulation.
- Promis, je ferai gaffe.
- Quand même, c’est touchy. Une seule goutte suffit.
- Ça sonne comme une accroche, ton truc. Et crois-moi, rien de plus trompeur qu’un slogan, parole de pubard. Une seule goutte peut suffire, à la rigueur… Et encore.
Se mordant la lèvre inférieure, tenaillée par l’envie, Marion pèse le pour, le contre, tout en masturbant ma queue raide à présent libérée du jean.
- T’aurais fait un bon commercial, monsieur le créatif. Allez, viens. Mais dès qu’tu sens qu’ça monte, TU SORS, m’ordonne-t-elle en se retournant, relevant sa jupe et baissant sa petite culotte.
C’est le gland dressé vers le ciel et le sourire aux lèvres que je m’enfonce en Marion, une pensée bénie pour Morgane et ses atermoiements légaux.

K.O. technique

Son abonnement Orange squeezé pour cause d’impayé, mon pote Marc, un grand gaillard carrure poids lourd, demande à venir squatter ma bande passante le temps d’un entretien d’embauche via Skype. Ce mardi fin de matinée, il débarque donc, ses cheveux frisés mal peignés, engoncé dans un costard acheté il y a pas mal d’années, désormais trop juste d’au moins deux tailles.
Avant l’entrevue digitale, je lui fais couler un déca.
- Alors, tu le sens comment, cette fois-ci ?
- Bah, on verra… J’ai préparé mon p’tit speech. Ils cherchent un négociant en matières premières pour la zone subsaharienne. J’suis fait pour ce taf.
- T’as bandé ton arc, affuté tes flèches les plus redoutables ?
- Haha, j’suis plutôt en mode Rocky, prêt à leur décocher mon fameux uppercut, rigole Marc, imitant l’acteur-boxeur culte, avant de, comme un mauvais présage, renverser quelques gouttes de café sur sa cravate d’un vert douteux.
Sa tasse vidée, il part s’isoler dans ma chambre, son antique MacBook Pro en main.
Quelques minutes plus tard, la sonnerie d’appel retentit de l’autre côté du mur.
Je l’entends vaguement s’exprimer, débiter son laïus d’usage comme un gérant de pompes funèbres annoncerait ses prestations et tarifs à toute une famille endeuillée.
Quand ils en viennent à parler paie, le ton monte précipitamment pour se conclure par une flopée d’insultes éructées de la bouche de Marc. De l’autre côté de l’écran, le type semble rester sans voix, avant de couper court à l’échange vidéo comme en témoigne un ultime son.
Un bon quart d’heure écoulé, sans nouvelles, je toque, questionne mon pote :
- Ça va là d’dans ? Ça dure dis-moi… Vous vous faites une sexcam ou quoi ?
Sans réponse, j’entrouvre un brin la porte, pour découvrir la carcasse 2XL de Marc étendue sur ma couette, assoupie, ses chaussures au pied du sommier. Encore ouvert sur mon bureau, le laptop à l’écran sévèrement fissuré, constellé de taches, tel un vainqueur au onzième round, propage son rayonnement pâlot.